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FRANZ SCHUBERT : Die Schöne Müllerin  (D795)

Cycle de 20 lieder d’après les poèmes de Wilhelm Müller.

Trad. : Catherine Godin, 1985

1 – Voyager (Das Wandern)

Voyager fait la joie du meunier,

Voyager !

Ce doit être un piètre meunier,

Celui à qui ne vint jamais l’idée de voyager,

Voyager.

C’est l’eau qui nous l’a appris,

L’eau !

Ni le jour ni la nuit elle ne se repose,

Elle ne pense qu’à courir,

L’eau.

Les roues aussi nous l’apprennent,

Les roues !

Jamais elles ne restent immobiles,

Inlassablement elles tournent,

Les roues.

Les pierres elles-mêmes, si lourdes soient-elles,

Les pierres !

Dansent une ronde joyeuse,

Et toujours veulent être plus rapides,

Les pierres.

Oh, voyager, voyager, voilà mon plaisir,

Oh, voyager !

Mon Maître et ma Maîtresse,

Laissez-moi partir en paix et

Voyager.

2 – Vers où ? (Wohin ?)

J’entends murmurer un petit ruisseau,

De la source du rocher

Il jaillit vers la vallée,

Si frais et si limpide.

Je ne sais quelle idée me vint,

Ne sais qui me conseilla,

Il me fallut aussitôt le suivre

Avec mon bâton de voyageur.

Toujours plus bas, toujours plus loin,

Toujours au gré du ruisseau,

Et toujours plus frais,

Toujours plus clair bruissait le ruisseau.

Est-ce donc là ma route ?

Ô ruisseau, parle donc, vers où ?

De ton bruissement

Tu as égaré mes sens.

Que dis-je, ton bruissement ?

Ce ne peut être un bruissement :

Ce ne peut être que des Ondines,

Dansant leur ronde au fond de l’eau.

Laisse les chanter, compagnon laisse-les murmurer,

Et poursuis gaîment ta route.

Des roues de moulin,

Il en tourne dans tous les ruisseaux limpides.

3 – Halte ! (Halt !)

Je vois étinceler un moulin

Parmi les aulnes ;

Le clapotis d’une roue

Interrompt bruissement et chant d’eau.

Sois le bienvenu, sois le bienvenu,

Doux chant du moulin !

Et la maison, comme elle est paisible !

Et la fenêtre, si étincelante !

Et le soleil radieux

Comme il brille au firmament !

Eh bien, petit ruisseau, cher petit ruisseau,

Le voulais-tu ainsi ?

4 – Remerciements au ruisseau (Danksagung an den Bach)

Le voulais-tu ainsi,

Ruisseau, mon ami bruissant ?

Ton chant, ta musique,

Les voulais-tu ainsi ?

Allons voir la meunière !

Tel est le sens de ton chant,

Eh bien, l’ai-je compris ?

Allons voir la meunière !

T’a-t-elle envoyé ?

Ou bien m’as-tu charmé ?

J’aimerais bien savoir

Si c’est elle qui t’envoie.

Mai quoi qu’il en soit,

Je me rends à cet appel,

Ce que je cherchais, je l’ai trouvé

Quoi qu’il en soit.

J’ai demandé du travail,

Maintenant il me suffit

A occuper mes bras, à occuper mon cœur

Assez, grandement assez.

5 – A la veillée (Am Feierabend)

Que n’ai-je mille

Bras à mouvoir !

Que ne puis-je avec bruit

Faire tourner les roues !

Que ne puis-je, tel le vent,

Souffler à travers les bosquets

Pour mettre ainsi

Toutes les pierres en mouvement,

Ainsi que la belle meunière

Remarque encore mon cœur fidèle !

Ah, que mon bras est faible !

Ce que je soulève, ce que je porte,

Ce que je coupe, ce que je bats,

Tout apprenti pourrait le faire.

Et me voilà assis parmi tous,

A l’heure calme et paisible du repos

Et le maître nous dit à tous :

« Votre travail m’a satisfait »

Et la chère jeune fille souhaite

A tous une bonne nuit.

6 – Le Curieux (der Neugierige)

Je n’interroge aucune fleur,

Je n’interroge aucune étoile.

Aucune ne peut me dire

Ce que j’aurais tellement voulu apprendre.

Car je ne suis pas jardinier,

Les étoiles sont bien trop lointaines ;

Je demanderai à mon petit ruisseau

Si mon cœur ne m’a pas trompé.

Ô ruisseau de mon amour,

Comme tu es silencieux aujourd’hui !

Je ne veux savoir qu’un mot,

Un mot ou deux, c’est tout.

« Oui » est l’un de ces mots,

L’autre est « non » !

Ces deux mots incluent en moi

Tout l’univers.

Ô ruisseau de mon amour,

Comme tu es étrange !

Je ne le répèterai pas,

Dis-moi, petit ruisseau, m’aime t’elle ?

7 – Impatience (Ungeduld)

J’aimerais tailler dans chaque écorce,

J’aimerais graver dans chaque caillou,

J’aimerais semer dans la terre fraîche

Les graines de cresson qui vite trahiront,

J’aimerais écrire sur une feuille blanche :

Mon cœur est à toi et à jamais le restera.

J’aimerais élever un jeune étourneau

Jusqu’à ce qu’il les dise, ces mots, avec pureté et clarté,

Jusqu’à ce qu’il les dise avec le son de ma voix,

Et toute la passion qui habite mon cœur ;

Alors il chanterait clairement devant ses fenêtres :

Mon cœur est à toi et à jamais le restera.

Je pensais que mes yeux le trahissaient,

Que sur mes joues l’on pouvait voir luire,

Que sur mes lèvres on pouvait lire,

Qu’à mon souffle on pouvait deviner ;

Mais elle n’a rien vu de toute cette ardeur inquiète :

Mon cœur est à toi et à jamais le restera !

8 – Salut matinal (Morgengruß)

Bonjour, belle meunière !

Pourquoi caches-tu ainsi ta jolie tête,

Comme s’il t’était advenu quelque chose ?

Mon salut te fâche t’il donc tant ?

Est-ce mon regard qui te trouble ainsi ?

Il me faudra donc repartir.

Oh, laisse-moi dont me tenir à distance

Et regarder ta chère fenêtre

De loin, oh, de si loin !

Apparaissez sous votre portail arrondi,

Étoiles bleutées du matin !

Petits yeux ombrés de sommeil,

Petites fleurs lourdes de rosée,

Pourquoi vous effaroucher du soleil ?

La nuit vous fut-elle si douce

Que vous vous fermiez, vous inclinez et vous pleuriez

Ses charmes tranquilles ?

Chassez maintenant les fleurs de vos rêves

Et levez-vous, frais et dispos,

Dans le matin clair du créateur.

L’alouette lance ses trilles dans l’air

Et, des profondeurs du cœur, l’amour fait jaillir

La peine et les tourments.

9 – Les Fleurs du Meunier (Des Müllers Blümen)

Au bord du ruisseau poussent maintes petites fleurs

Aux yeux bleus et limpides ;

Le ruisseau est l’ami du meunier,

Les yeux de ma bien-aimée ont un éclat bleu clair,

Voici pourquoi ce sont mes fleurs.

Tout près de sa fenêtre justement

Je veux planter mes fleurs :

Vous l’appelleriez alors, quand tout se tait,

Lorsque sa tête s’incline dans le sommeil,

Vous savez bien ce que je veux dire.

Et lorsqu’elle fermera les yeux,

Dormant d’un sommeil doux, si doux,

Vous lui direz tout bas, comme dans un rêve :

Ne m’oublie pas, ne m’oublie pas,

Vous savez bien ce que je veux dire...

Sitôt qu’elle ouvre les volets le matin,

Regardez-la amoureusement.

La rosée dans vos yeux

Sera les larmes

Que je pleurerai sur vous.

10 – Pluie de Larmes (Tränenregen)

Nous étions assis paisiblement

Sous l’ombre fraîche des aulnes,

Nous regardions tranquillement

Le ruisseau bruissant à nos pieds.

La lune s’était levée

Et, après elle, les étoiles,

Qui se reflétaient paisiblement

Dans le miroir d’argent.

Je ne voulais pas voir la lune,

Je ne voulais pas voir les étoiles,

Je ne voyais que son image,

Je ne voyais que ses yeux.

Je la voyais incliner la tête et regarder,

Par delà le ruisseau placide,

Les petites fleurs de la rive, les petites fleurs bleues

Inclinaient elles aussi la tête et la suivaient du regard.

Le ciel tout entier semblait

Sombrer dans le ruisseau,

Voulait m’entraîner avec lui

Dans les profondeurs de l’eau.

Et par-dessus les nuages et les étoiles,

Le ruisseau murmurait gaîment

Et appelait de ses chants :

Suis-moi, compagnon !

Alors mes yeux s’embuèrent,

Le miroir de l’eau se troubla.

Elle dit : « il va pleuvoir,

Adieu, je rentre chez moi ».

11 – A moi... (Mein !)

Ruisseau, que cesse ton murmure,

Roues, que cesse votre battement,

Et vous joyeux oiseaux des forêts,

Petits et grands,

Que cessent vos chants !

A travers le bocage

Qu’incessamment

Une seule phrase résonne :

Ma meunière bien-aimée est à moi !

A moi...

Printemps, sont-ce là toutes tes fleurs ?

Soleil, n’as-tu pas de rayons plus clairs ?

Hélas ! Il me faut donc rester seul

Avec mon bienheureux secret,

Incompris de toute la création !

12 Pause (Pause)

J’ai pendu mon luth au mur,

Je lui ai noué un ruban vert,

Je ne peux plus chanter, mon cœur est trop plein,

Je ne sais plus comment le chanter dans mes rimes.

La douleur la plus brûlante de la nostalgie,

Je savais l’exprimer en chansons joyeuses

Mai lorsque j’exprimais des plaintes si douces,

Je n’oubliais pas que ma peine était grande.

Ah, comme il est lourd le fardeau de mon bonheur,

Si lourd qu’aucun chant sur terre ne saurait l’exprimer.

Maintenant, cher luth, reste pendu au mur,

Mais qu’une brise éveille tes cordes,

Qu’une abeille t’effleure de ses ailes

Et l’angoisse me ressaisit et je frissonne.

Pourquoi ai-je si longtemps laissé pendre ce ruban ?

Souvent il effleure tes cordes qui soupirent.

Est-ce l’écho de mes peines d’amour ?

Serait-ce là le prélude à de nouveaux chants ?

13 – Avec le Ruban Vert du Luth (Mit dem Grünen Lautenbande)

« Dommage pour le beau ruban vert

Qui pâlit au mur,

J’aime tant le vert ! »

Ainsi me parlas-tu aujourd’hui, ma bien-aimée !

Aussi vais-je le dénouer et te l’envoyer :

Maintenant aime le vert !

Et aussi quand bien même le blanc aurait ta préférence,

Le vert aurait aussi son prix

Et je l’aime, moi aussi.

Parce que notre amour restera toujours vert,

Parce que l’espérance au loin fleurit en vert,

Nous l’aimons tous les deux.

Et noue maintenant dans tes boucles,

Élégamment, le ruban vert,

Alors je saurai où habite l’espérance,

Alors je saurai où règne l’amour,

Alors j’aimerai vraiment le vert.

14 – Le Chasseur (Der Jäger)

Que cherche donc le chasseur auprès du moulin ?

Reste dans ton domaine, chasseur insolent !

Ici il n’est pas de gibier pour toi.

Ici n’habite qu’un chevreuil bien doux pour moi,

Et si tu veux voir ce tendre chevreuil,

Laisse tes fusils dans les bois

Et laisse aussi tes chiens et leurs jappements chez toi

Et fais taire la sonnerie de ton cor

Et rase à ton menton cette barbe en broussailles,

Sinon tu effaroucherais certainement la biche du jardin.

Mais tu ferais mieux encore de rester dans le bois

Et laisser en paix moulin et meunier.

Que feraient des poissons dans un feuillage vert ?

Que ferait l’écureuil dans l’étang bleuté ?

Alors reste donc dans les bois, chasseur insolent !

Et laisse-moi seul avec mes trois roues ;

Et si tu veux plaire à ma belle,

Sache alors ce qui assombrit mon cœur :

Les sangliers qui viennent la nuit de la forêt

Et pénètrent dans son jardin potager

Et piétinent et saccagent tout dans le champ :

Tue les donc ces sangliers, vaillant chasseur !

15 – Jalousie et Fierté (Eifersucht und Stolz)

Où cours-tu si vite, tumultueux et sauvage, mon cher ruisseau ?

Poursuis-tu avec fureur le chasseur insolent ?

Reviens, reviens, et gronde d’abord la meunière

Pour sa légèreté, son insouciance et son inconstance.

Ne l’as-tu pas vue hier soir, sur le seuil,

Le cou tendu, regarder vers la grand route ?

Lorsque rentre le chasseur heureux de sa chasse,

Nulle enfant sage n’est à sa fenêtre.

Va, petit ruisseau, va et dis-le lui ; mais ne lui dis pas,

Non, entends-tu, pas un mot de ma tristesse.

Dis-lui : près de moi il taille un pipeau dans un roseau

Et joue de belles danses et des chants pour les enfants.

16 – La Couleur Gentille (Die Liebe Farbe)

Je m’habillerai de vert,

De vert comme le saule pleureur :

Mon amour aime tant le vert.

Je chercherai un bosquet de cyprès,

Une lande de romarin vert.

Mon amour aime tant le vert.

En avant pour la chasse joyeuse !

En avant à travers les bosquets et les haies !

Mon amour aime tant la chasse.

Le gibier que je pourchasse est la mort.

Ma lande est la douleur d’aimer :

Mon amour aime tant la chasse.

Creusez ma tombe dans le gazon,

Recouvrez-moi d’herbe verte :

Mon amour aime tant le vert.

Je ne veux ni croix noire, ni petites fleurs multicolores,

Je ne veux que du vert, rien que du vert autour de moi,

Mon amour aime tant le vert.

17 – La Couleur méchante (Die Böse Farbe)

Je voudrais courir le monde lointain,

Partir de par le vaste monde ;

Si tout n’était pas si vert, si vert ,

Là bas, dans les bois et les champs !

Je voudrais cueillir les feuilles vertes,

Les cueillir toutes sur chaque rameau,

Je voudrais pleurer sur les prairies vertes

Et les voir pâlir jusqu’à la mort.

Ah, vert ! méchante couleur,

Pourquoi toujours me regarder ainsi,

Si fière, si insolente et sans pitié pour moi,

Pauvre homme si blanc ?

Je voudrais m’étendre devant sa porte,

Dans la tempête, la pluie et la neige,

Et chanter très doucement le jour et la nuit

Ce seul petit mot : Adieu !

Écoute, quand dans la forêt, résonne un cor de chasse,

On entend le bruit de ses carreaux

Et même si ce n’est pas moi qu’elle cherche,

Au moins puis-je la regarder.

Oh, détache de ton front

Ce ruban vert, si vert,

Adieu, adieu ! Et tends-moi

La main en guise d’adieu !

18 – Fleurs séchées (Trockne Blumen)

Vous toutes, fleurs

Qu’elle me donna,

Que l’on vous couche

Avec moi dans la tombe.

Comme vous me regardez

Toutes douloureusement,

Comme si vous saviez

Ce qui m’est advenu.

Vous toutes,

Que vous êtes donc fanées et pâles,

Vous toutes les fleurs,

Pourquoi êtes-vous mouillées ?

Ah, les larmes ne font pas

Reverdir en mai le printemps,

Ni ne font refleurir

Un amour mort.

Et le printemps viendra,

Et l’hiver s’en ira,

Et les fleurs à nouveau

Couvriront la prairie.

Et des fleurs aussi

Reposeront dans ma tombe,

Toutes les fleurs

Qu’elle me donna.

Et lorsqu’elle se promènera

Sur la colline,

Elle pensera dans son cœur :

Celui-là m’était fidèle !

Alors vous pousserez toutes,

Mes fleurs,

Le mois de mais s‘en est venu,

L’hiver s’en est allé.

19 – Le Meunier et le Ruisseau (Der Müller und der Bach)

Le meunier

Lorsqu’un cœur fidèle

Se meurt d’amour,

Les lys se fanent

Au jardin ;

La pleine lune

Se cache dans les nuages

Afin que ses larmes,

Les hommes ne les aperçoivent pas.

Alors les anges

Tiennent leurs yeux clos

Et pleurent et chantent

Pour la paix de l’âme.

Le ruisseau

Et quand l’amour

S’arrache à la douleur,

Une nouvelle étoile

Naît au firmament.

Trois roses,

Mi-rouges mi-blanches éclosent,

Qui jamais ne faneront

Sur leurs épines.

Et les anges

Se coupent les ailes

Et descendent tous les matins

Vers la terre.

Le meunier

Ah, petit ruisseau, cher petit ruisseau,

Tu ne veux que bien faire :

Ah, ruisseau, mais sais-tu bien

Ce que fait l’amour ?

Ah, sous terre

Le repos est frais !

Ah, petit ruisseau, cher ruisseau,

Chante encore et toujours.

20 – La Berceuse du Ruisseau (Des Baches Wegenlied)

Repose en paix, repose en paix !

Ferme les yeux !

Voyageur fatigué, tu es arrivé.

Ici tu trouveras la fidélité,

Auprès de moi tu reposeras

Jusqu’à ce que la mer ait bu tous les ruisseaux.

Je te ferai un lit bien frais,

Un oreiller si doux,

Dans la petite chambre de cristal bleu.

Venez, venez,

Vous qui savez bercer,

Bercez et endormez ce garçon !

Si un cor résonne,

Dans la verte forêt,

Je bruirai fort autour de toi.

Ne me regardez pas,

Petites fleurs bleues,

Vous donnez à mon dormeur des rêves trop lourds.

Quitte, quitte

Le sentier du moulin.

Méchante fillette, que ton ombre ne l’éveille pas,

Lance-moi plutôt

Ton joli fichu,

Que je lui en couvre les yeux !

Bonne nuit, bonne nuit !

Jusqu’à ce que tout s’éveille,

Que ton sommeil épuise tes joies et tes peines !

La pleine lune se lève,

Les brumes se dissipent,

Et le ciel là haut, qu’il est immense !

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JCP